Born to Run et Jouer de la Musique

Pendant une semaine cet automne j’ai beaucoup écouté la chanson Streets of Philadelphia. Je lisais un roman où je suivais une adolescente à travers cette ville qui comme tant d’autres présente de multiples facettes. Ecrite par Bruce Springsteen à la demande du réalisateur du film Philadelphia, cette chanson illustre le choix réfléchi d’un artiste qui dès ses débuts aura utilisé la musique pour dépeindre les Etats Unis.

Quiconque écoute Springsteen finit par aimer l’homme derrière les tubes qui sont devenus des morceaux cultes mais aussi derrière les chansons moins populaires, plus difficiles d’accès.

Mon accès personnel a été immédiat et pourtant laborieux, du à ma méconnaissance de l’anglais, des Etats Unis que je découvris de façon littéraire, musicale et cinématographique, des années avant de la vivre physiquement en émigrant. L’Amérique de Springsteen m’était étrangère et pourtant je ressentais sans pouvoir la définir une connexion que je pouvais toucher du bout des doigts et surtout du fond du cœur.

 

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Je viens de célébrer mes 26 ans de vie aux US (je me suis trompée d’une année dans mon billet de décembre, la preuve que le temps passe plus vite encore ici!). L’Amérique de Springsteen est lentement devenue la mienne. Mon ignorance des Etats Unis quand je passais et repassais ses disques, mon dictionnaire ouvert sur mon lit et mon crayon à la main a disparu. Et finalement je comprends ce que je ne pouvais pas alors décrire.

Une langue nous lie à notre pays d’origine, c’est vrai. On garde pour toujours comme une distance entre une langue acquise à l’âge adulte et celle qui a imprégné notre enfance. Mais l’expérience de classe, l’appartenance à une « tribu » transcende les mots.

Je me reconnaissais dans les chansons de Springsteen, même si les trois quarts des mots m’étaient inconnus. Il m’est arrivé aux Etats Unis de rencontrer des gens avec lesquels une relation immédiate s’est tissée malgré nos enfances et adolescences passées à des milliers de kilomètres l’une de l’autre. Simplement parce que nous étions les héritiers d’une même couche sociale, celles de la classe ouvrière française, celle du blue-collar américain.

Il m’était donc impossible de ne pas trouver un écho à mon expérience de vie dans les chansons de Springsteen qui dépeignent des expériences semblables et posent des questions identiques quel que soit notre pays d’origine. Qui affame les plus pauvres d’entre nous ? Pourquoi est-il si difficile de joindre les deux bouts pour certains ? Pourquoi rêver ne reste parfois qu’un mot? Est-ce que rêver est inutile donc ?

J’attendais la sortie des mémoires de Bruce Springsteen avec impatience. Je savais y trouver des réponses. Je savais m’y retrouver un peu aussi. Le livre a dépassé mes espérances.

 

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Springsteen a écrit ses mémoires au cours de sept années avec des moments d’interruption pouvant durer une année. Il dit avoir pris son temps parce qu’il n’avait aucune pression pour les rédiger. Il a écrit à la main, se donnant la possibilité de revenir en arrière jusqu’à ce qu’il puisse trouver le fil conducteur de son histoire.

Ce qui m’a immédiatement marquée est la qualité de l’écriture, précise et souvent percutante, empreinte d’émotions mais jamais sentimentale. Les chapitres sont courts, parfois très courts, comme des chansons. Springsteen leur a d’ailleurs donné un titre, tour à tour drôle, poétique, à l’image de ses chansons.

Plus que le parcours extraordinaire de ce musicien hors du commun le cœur de ce livre reste la poursuite inlassable d’un homme conscient que la tragédie humaine est sa mortalité. Springsteen a eu la chance et la malchance de vouloir très tôt donner un sens à sa vie et d’en connaître l’outil. La musique était sa destinée et serait son salut mais aussi son fardeau puisque sans elle il ne serait rien. Le drame de Springsteen aura été en effet d’être perdu hors de la scène. Conscient de ce vide, il aura cherché jusqu’à l’âge de quarante ans (jusqu’à son histoire d’amour avec Patti Scialfa) comment vivre une vie hors de la route et des concerts, car en effet il insiste que la vie doit toujours dépasser l’art et que sans une vraie vie de famille que l’on construit délibérément, avec courage et sacrifice, nous ne sommes pas grand chose.

Le mémoire de Springsteen est bien sur un régal pour quiconque aime sa musique mais aussi pour tous ceux et celles qui ne peuvent vivre sans créativité.

Les passages sur la création de certaines chansons, par exemple Born to Run, or bien encore la conception d’un album, illustrent de nombreux points communs avec la créativité littéraire. Le moment où une idée effleure l’esprit, s’installe dans la tête et petit à petit se développe jusqu’à ce qu’il soit impossible de ne pas la réaliser. Et c’est là où l’on découvre un Springsteen relativement inconnu : un bourreau de travail, un musicien qui honore ses musiciens mais n’oublie jamais qu’il est le leader de son groupe.

On découvre donc des amitiés remises en question, revécues et souvent suffisamment fortes pour résister aux désaccords et au temps. Le E Street band en est un parfait exemple.

Et puis on découvre un Springsteen qui ne touchera jamais au tabac ni à la drogue, davantage par peur de mourir que pour la dépendance. Un Springsteen mentalement fragile qui connaitra plusieurs moments de dépression suffisamment sérieux pour envisager une thérapie et un traitement médical. Conscient des dégâts que sa relation, ou plutôt son absence de relation, avec son père en est la raison, Springsteen ne fuira cependant jamais ce père grand buveur et fumeur, souffrant de problèmes mentaux qui seront diagnostiqués trop tardivement. Ce père représente la figure masculine, machiste des années 50, muré dans son silence car convaincu que parler et dévoiler ses sentiments est un signe de faiblesse. Pour ses petits-enfants il laissera craquer sa carapace que Springsteen lui aussi ne craquera d’ailleurs qu’en aimant Patti Scialfa, qui inlassablement le forcera à ouvrir les portes sur l’intimité du cœur, celle sans laquelle une relation ne pourra jamais être complète.

Les fans craqueront pour les planches photos en noir et blanc. Springsteen bébé. Petit garçon. Ado. Et pour le Springsteen des pochettes de disques, celui qui a séduit la France (et les françaises!) album après album. Et puis il y a des photos de sa famille. Une photo du mariage de ses parents. Une histoire d’amour étrange que Springsteen ne comprendra jamais. Il reconnaît devoir bien plus à sa mère que sa première guitare. Il l’aime et respectera son choix de suivre son mari du New Jersey en Californie, laissant un Springsteen de 15 ans derrière avec sa sœur de quelques années son ainée et quelques membres de leur famille. Photos de ses trois enfants (ils ont l’âge des miens) et de Patti Scialfa, musicienne elle aussi et faisant partie du E Street band bien des années avant leur mariage.

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Le choix de la musique que nous écoutons, des chanteurs, des groupes et des musiciens que nous respectons et admirons n’est pas un hasard. La musique est sans doute le plus universel mode de communication qui lie les êtres humains. Mais il y a des raisons précises derrière nos choix musicaux. Nous répondons à quelque chose, ancré au plus profond de nous. Nos raisons sont d’abord personnelles avant d’être universelles. Springsteen a d’abord questionné les raisons pour lesquelles la classe moyenne ouvrière américaine s’appauvrissait en voyant son père, ses voisins et plus tard sa sœur ainée et son mari affronter la réalité humiliante de la perte d’emploi avant de les traduire en musique.

Springsteen n’est pas politiquement aussi engagé que d’autres musiciens et il le reconnaît. Mais rester depuis plusieurs dizaines d’années obsédé par les rêves et les échecs de l’Amérique, ne cesser de les dépeindre à travers une musique qui résonne au-delà de la langue dans laquelle il écrit, être le chantre de cette Amérique et rester le porte parole du blue-collar n’est-il pas un engagement digne de respect ?

Le 11 septembre 2001, alors que Springsteen reprenait ses enfants à l’école, un parent d’élèves a baissé la vitre de sa voiture et a crié, « Bruce ! On a besoin de toi ! »

On connaît la réponse sublime à cette requête.

A mon tour de vous supplier, Monsieur Bruce Springsteen.

 

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P.S. Ces deux citations de John Irving font écho au credo de Bruce Springsteen :

« If you are lucky enough to find a way of life you love, you have to find the courage to live it. »

« You’ve got to get obsessed and stay obsessed. »

Comments

  1. That’s from Hotel New Hampshire, isn’t it? Great piece of writing. You hit all my buttons.

    • The quotes from John Irving? Not sure. I read Hotel New Hampshire in French a long time ago 🙂
      But I found the quotes through Goodreads when I searched for quotes about creativity and when I wrote the article about Springsteen I found them appropriate. Do you like his music?

  2. Oh Évelyne, comme ton article me fait plaisir! Je viens de commencer le livre de Bruce et je partage chacune de tes lignes. Je pense que je refermerai ce livre en aimant profondément cet homme ! Bien que je connaisse sa musique et l’aura qui l’entoure, son énergie salvatrice, je ne suis pas une fane absolue mais au contraire des autres je ferai le chemin en sens inverse, écoutant ses chansons avec une attention et une affection nouvelle. Son Amérique me parle et son humanité me touche. Plus que jamais, les US ont besoin de Bruce! Merci merci ! Je partage bien sûr et t’embrasse bien fort.

  3. Chère Evelyne, magnifique article. J’ai ce livre qui m’attends, mais en avoir une lecture par une franco américaine, c’est formidable. Merci♥️♥️♥️♥️

  4. Merci pour ce très bel article. Je ne suis pas fan de Springsteen mais j’ai toujours apprécié l’homme, ses engagements, son univers. J’avais une prof d’anglais qui, elle, était fan et je me souviens de la lecture des textes des chansons il y a…. 26 ans!
    La place de la musique, j’en parle brièvement dans mon article du jour, justement parce que le style de ce que j’écoute évolue en ce moment. Je ne peux m’imaginer la vie sans musique. J’ai même la chance d’en avoir parfois à mon travail mais se pose la question de l’acceptation par les autres.

    • Alors je vais aller lire ton billet!
      Tu as eu de la chance d’avoir une prof d’anglais qui trouvait important d’étudier la langue en musique. Évidemment j’aurais été aux anges, mais j’étais déjà à la fac quand on a découvert Springsteen en France 🙂
      Merci pour cette visite très sympa et pleine de bon sens.
      À la musique!

  5. J’aime enormement Springsteen et sa musique … Je crois qu’il reflète une Amérique que j’adore sans que je puisse réellement la nommer… The river, Nebraska, Born to run sont des bijoux d’authenticité…je me méfies , sans raisons valables des autobiographies des musiciens (et pourtant il y’en a des géniales, celles de Neil Young , Patty Smith , ou Keith Richards). Je ne pensais pas lire Born to run mais finalement tu m’as convaincu…bravo😃

    • Honnêtement le mémoire de Springsteen est nettement meilleur que celui de Keith Richards que j’aime énormément comme musicien et qui me faisait aussi craquer quand il était plus jeune 🙂
      Son livre est un peu décousu et présente des longueurs.
      Celui de Springsteen présente aussi quelques longueurs ou plutôt je dirais des passages un peu loin bien écrits. Mais ils sont largement compensés par d’autres moments superbement rendus. Si tu aimes Springsteen et sa musique je suis certaine que tu aimeras ce livre qui dévoile un homme qui ose avouer ses faiblesses, ses défauts et sa fragilité. Il y a aussi des passages drôles. Et puis le voir bébé et enfant dans les photos de la fin du livre…ah…

  6. http://soundtracklitteraire.wordpress.com/ says:

    Si la musique et la littérature vous intéresse, vous devriez jeter un coup d’oeil à mon blog au sujet des “bandes son littéraires” ! (j’ai par ailleurs réalisé un article sur la biographie de Keith Richards.)

  7. Je n’avais jamais écouté Bruce Springsteen avant de lire ton article, j’ai découvert de chouettes morceaux, je vais maintenant devoir me plonger dans les paroles !
    Merci aussi pour les deux citations qui me parlent vraiment.

    • Oh c’est gentil de m’avoir rendu visite! Je suis contente de lire que Springteen a aussi pu te plaire au travers de ses chansons et musique. Et je suis 100% d’accord: ces deux citations peuvent parler à toutes sortes de gens. Merci encore.

  8. Sisyphus47 says:

    Reblogged this on Sisyphe sur le Rivage and commented:
    Une, ou deux choses…

  9. Fan de Springsteen parce que mon chéri me l’a fait découvrir, je l’ai vu 2 fois en concert à Paris (lui 5). J’adore toutes ses chansons, qui sonnent tellement juste ! C’est un régal à écouter.
    Et le comble pour des fans…notre fille est née le jour de la sortie du dernier album en France 😉
    Je n’ai pas lu le livre, mais mon chéri l’a..il faudra que je m’y mette un jour !

    • De vrais fans, en effet! J’aime sa musique depuis longtemps, certains albums plus que d’autres. The River (la chanson) me fera toujours pleurer je crois. Et le livre est un régal pour ceux et celles qui aiment Springsteen. J’y ai découvert un homme plus sensible et intéressant que je ne le pensais. C’est vous dire 🙂

      • Sans lire le livre, j’ai déjà cette image de lui 😉
        Moi c’est Dream baby dream et 41 shots qui me font cet effet là!

      • 41 shots est une superbe chanson qui n’a pas fait que des amis à Springsteen. Pour la première fois la police s’est mise à bouder ses concerts et même le critiquer ouvertement.
        J’avais oublié que j’aime aussi Little girl I want to marry you. 🙂

      • au moins il chante ce qu’il pense 😉
        et tant pis pour ceux qui sont vexés…c’est qu’il y a une part de vérité (sans faire d’amalgame !)

Trackbacks

  1. […] via Born to Run et Jouer de la Musique — Evelyne Holingue […]

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