Le Coeur Battant du Maine

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Au pied de la petite maison de bois rouge, le lac s’étire comme un gros chat ronronnant près d’un poêle. Mais prenez garde, le lac se métamorphose quand l’orage gronde.

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Les samedis et dimanches, mais aussi le soir après une journée de bureau, d’entrepôt ou de chômage, les pêcheurs arrivent sur leurs petits bateaux. Parfois ils sont accompagnés de leurs femmes ou petites amies. Souvent ils viennent seuls ou entre copains. Ils tournent leurs moteurs au ralenti et finissent par les couper pour se laisser dériver dans la crique. La crique où les petits enfants apprennent à apprivoiser l’eau. La crique où herbes aquatiques et canards ont établi domicile près des bars rayés qui en font la réputation.

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A quelques kilomètres au nord, une petite ville semblable à des dizaines de petites villes de Nouvelle Angleterre, fait le dos rond. Le 11 septembre l’a terrorisée. Pensez, certains des terroristes ont passé la frontière entre le Canada et les Etats Unis à deux heures de route au nord et ont volé de Portland à Boston, à moins d’une heure au sud.

Mais c’est la crise de 2008 qui l’a éreintée.

C’est l’économie, disent les gens avec un soupir qui s’étrangle dans la gorge.

Au supermarché, produits transformés et bio se côtoient. Les tomates, courgettes, pommes de terre, carottes, et concombres venant de quelques petites fermes locales éclatent de couleur mais ne font pas le poids contre la section fruits et légumes Del Monte Made in Californie.

L’hiver a été l’un des plus longs et l’un des plus froids de mémoire de Mainois et le printemps très pluvieux. Aucune myrtille n’a encore franchi les portes des magasins d’alimentation. Celles qui sont en vente sont en provenance du New Jersey et du Canada.

Des homards dont les pinces sont liées par un élastique épais parviennent néanmoins à se déplacer dans l’aquarium du poissonnier. Dimanche, les sandwiches à la chair de homard se vendront comme des petits pains après la messe. Pour ceux et celles qui pourront se permettre cet écart de budget, bien sûr.

Malgré son estomac proéminent, l’homme qui se tient devant la caisse flotte dans son tee-shirt et jean informes. Il serre entre ses doigts épais quelques tickets alimentaires tamponnés par les services de l’état. Son visage couleur de pâte à papier, flou sous des cheveux maigres et ternes, reste fermé devant le sourire chaleureux de la jeune caissière dont le front pèle, après un mauvais coup de soleil attrapé à la plage sur son jour de repos. L’homme grisâtre paie ses courses maigrelettes avec son chèque du gouvernement et fouille dans sa poche pour régler en liquide un savon et un tube d’aspirine.

Sur le parking, un Tacoma au pare choc rouillé par des années de pluie et de neige se traine vers la sortie. Le chauffeur a les cheveux blancs et les mains parsemées de taches brunes. Il ralentit pour laisser traverser une jeune femme qui pousse un chariot de la main droite et tient un petit garçon de trois ans de la main gauche.

« Thank you, » dit la jeune femme.

« You’re welcomed, madam. » Le chauffeur remonte sa vitre après un petit hochement de tête poli.

Un autocollant sur la vitre arrière : USMC. Semper Fidelis.

A l’angle de la rue, une file de voitures serpente vers le drive-in du Dunkin’ Donuts. Tel un pantin qui sortirait de sa boite, la tête d’une femme se pointe à intervalles réguliers à travers l’ouverture de la petite fenêtre. On ne voit pas son visage derrière sa visière à l’effigie du café, seulement ses mains efficaces qui passent des tasses XL vers les chauffeurs.

Une contractuelle en short et chemisette retourne au bureau. Un homme court vers l’un des bureaux de la mairie, des papiers à la main. Trop tard. La mairie, tout comme la bibliothèque et les banques, vient de fermer. Des hommes et femmes en chemise cravate et tailleurs pantalons regagnent leurs Hondas et Toyotas garées sur des parkings privés.

La rue baigne dans la lumière perlée de la fin de journée. Deux ados mettent en place des affiches annonçant un spectacle pour enfants. Le bar à ongles a fermé depuis l’été dernier. La propriétaire est allée tenter sa chance dans le Mass (pour Massachusetts). Si ça ne marche pas, elle reviendra. Un nouveau salon de coiffure a ouvert au bout de la rue et une chaine de glaces et donuts a pris la place du petit café qui a tenu deux ans. Un antiquaire promet son arrivée pour la fin de l’été.

Quelques gouttes d’eau tombent et rapidement c’est une averse. Elle ne chasse personne à l’intérieur.

Je viens d’un état où la sècheresse a forcé l’implantation récente de mesures de restrictions d’eau, alors je tends mon visage vers la pluie douce et tiède.

Une maman entre en courant dans la boutique de vêtements d’occasion. Elle rêve devant une paire d’espadrilles à semelles compensées qui iraient super bien avec les jeans serrés sur le présentoir voisin. Et le tee-shirt ? Il serait trop mignon avec…

Je viens d’un état où le package diner + apparence éclair de notre Président coûte entre 35 000 et 40 000 dollars, alors je tourne la tête.

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Un homme un peu voûté marche sur le trottoir d’en face, une canne à pêche sur l’épaule. Il lève les yeux vers le ciel qui s’est arrêté de pleurer.

« Beau temps, n’est-ce pas ? » dit-il au barbier qui balaie le pas de sa porte.

« On ne peut pas demander mieux, » répond celui-ci.

« On a de la chance, » dit le pêcheur.

Ceux qui ont peuplé le Nord Est des Etats Unis sont partis, laissant derrière eux les vieux royaumes, en quête de liberté religieuse et de rêves sans frontières. Prêts à de vrais changements, ils ont appellé cette région la Nouvelle Angleterre. Ceux qui se sont installés le plus au nord venaient de France. On croise souvent dans le Maine des Poulain, Lapointe, Dubois, Faucher ou encore Nadeau. Ils sont arrivés le coeur battant d’espoir.

 

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Dans la petite maison de bois rouge, le mien bat dans l’attente de l’orage qui transformerait le lac paisible en océan déchainé.

 

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Comments

  1. The pictures are beautiful.

    • I’m ashamed to write that I took them with my phone…
      I will do better with a real camera. But Maine is so lovely that any photo will work.
      Merci for reading me in French, even with Google’s help.

      • I enjoy your view of things and the way you write so it’s easy to read. If I see anything that seems weird, I blame Google 🙂

  2. C’est très joliment écrit et représenté, mais je ne sais pas trop quoi en penser… J’aimerai que ce ne soit pas la réalité, mais ça l’est, n’est-ce pas? Comment peut-on en arriver là?

    Malgré tout, cela n’enriève rien au charme de cet endroit.

    Merci.

    • Les USA sont fascinants et j’aime y vivre. A mon avis, le monde actuel est encore plus divisé entre ceux qui ont beaucoup (trop) et ceux qui ont peu (trop.) C’est je crois vrai ailleurs. Les injustices sont parfois d’ordre géographique. Le Maine est l’un des plus beaux états des USA. J’ai la chance de le connaitre un peu plus d’année en année ce qui me permet de l’aimer davantage encore et d’en voir la fragilité derrière sa beauté naturelle.

  3. Beverly Broughton says:

    The visuals are a refreshing respite from our summer heat! Merci!!!!
    Bev

  4. This is quite a poetic post, Evelyne. Well done. Hugs!

  5. Google translate is a wonderful thing, sometimes 🙂

  6. We used to camp on Pleasant River Lake in a little cabin heated by a wood stove, with a propane fridge, stove, and on outhouse (didn’t much like the outhouse!). We bathed in the lake and got our drinking water from it. No telephones, no electricity. Just the calling of the loons at night. It was the most peaceful place on earth.

    • Is Pleasant River Lake in Mass or Maine? Although our initial bathroom was primitive I’m glad we have a real one now! There is however something special with small and not too modern homes. Finding a place for really important tools and utensils is a challenge but in the end we realize that we have almost always too much stuff. The call of loons is also one of my favorite sounds when we are there. Last summer a young one was on the lake, learning how to swim with his mother. It was beautiful. If you have a minute this is the link from the post I wrote last year about it. Thank you for stopping by, Marilyn.
      https://evelyneholingue.com/2013/07/17/the-loons-calling/

  7. Oh ! Très beau texte, Evelyne, très émouvant…Rien de plus à dire sinon que c’est un bel instantané du lieu et du moment, bravo

  8. Beautiful photographs – we used to live in Maine, actually just talked about how much we miss it. Thanks ~

    • I’m glad to read that you’ve lived in Maine, Mary. Another reason to enjoy your work and blog! It is a fascinating state with so much diversity in terms of geography and people. Great history with an interesting mix of origins. I feel fortunate to get to spend some time there every year.

  9. From one shore to the other, your trip is outstanding. I thank you so much for sharing!

    I use Google translate and I think it does a pretty good job!

    Linda
    http://coloradofarmlife.wordpress.com

    • Thank you, Linda. This trip was really cool. I cannot wait for another! I’m a little crazy since most people find this land too big for road trips, but I think a car is still the best way to get a glimpse of these United States of America. Thank you for reading me in French.

      • I took French in College…if I would have had people to practice with, maybe I could speak it today. But not such luck.

        Just google translate for me now. 🙂

  10. I visited Maine a few years ago and I loved it… ❤

    • Maine is a unique state with many nooks and crannies to discover. The people make it special. The French history is of course of plus for me. Thank you for stopping by, Melanie.

  11. Je vous lis souvent,j’ai fait votre connaissance grâce à ma copine livrophage .J’ai adoré votre texte .Pendant un instant j’ai été transportée dans le Maine ,j’ai croisé les gens,senti la pluie…

    • Merci, Beatrice. J’adore le blog de votre copine livrophage. Je suis certaine que tous ceux et celles qui la lisent partagent beaucoup en commun. Merci encore pour votre visite.

  12. Trop gentil, madame livrophage!

Trackbacks

  1. […] Le Coeur Battant du Maine. par Evelyne Holingue […]

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