De la Diversité Dans la Littérature pour Enfants

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Dès mon arrivée en Californie j’ai immédiatement remarqué à quel point les américains étaient tournés vers l’autre, attentifs à l’autre, et 100% à l’écoute de leurs enfants. Presque too much pour la française qui débarquait.

L’avantage d’être préoccupés par le bien-être des enfants se traduit par la publication abondante et exceptionnelle d’albums pour enfants et de romans pour ados.

 

Dans mon club de lecture nous lisons chaque mois un album illustré et un roman, traitant du même thème – un challenge pour les deux organisatrices.

Pour le mois de juin j’ai lu deux super livres, qui traitent de la synesthésie. Je ne savais rien de ce phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Les spécialistes du cerveau expliquent qu’il y a chez l’enfant des connexions qui relient les aires sensorielles entre elles. Elles disparaissent avec le temps. Chez les synesthètes, ces connexions persisteraient et relieraient des aires sensorielles qui ne devraient pas l’être. La synesthésie n’est pas une maladie mais une particularité.

 

L’album pour enfants s’intitule The Girl Who Heard Colors. Il est écrit par Marie Harris et superbement illustré par Vanessa Brantley-Newton.

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Jillian est une petite fille de cinq ans qui en plus de nos cinq sens associe des couleurs aux sons qu’elle entend.

Quand elle entend un chien aboyer, par exemple, elle voit la couleur rouge vif. Le son du vent dans les arbres est gris pâle.

Jillian est heureuse et bien dans sa peau jusqu’à ce qu’un incident banal en classe mette en avant sa particularité et lui en fasse prendre conscience. Ses copains et copines de classe se moquent d’elle et Jillian se sent isolée.

La fin est bien sûr positive : Jillian fait de sa différence un atout.

 

Le roman A Mango-Shaped Space, écrit par Wendy Mass pour lecteurs de huit à douze ans est articulé autour de Mia, une adolescente de treize ans.

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Mia a une forme de synesthésie plus complexe que celle de Jillian. Les sons, les chiffres, et les mots ont des couleurs pour elle. Ayant caché à ses parents et à sa meilleure amie cette particularité depuis un incident en classe quand elle avait huit ans, Mia galère en math et en espagnol.

L’histoire se lit un peu comme on ouvrirait une commode à multiples tiroirs dont certains resteraient hermétiques jusqu’à ce qu’on ait découvert le secret de leur ouverture. Jusqu’à la fin du roman, à travers Mia, son chat Mango, sa vie de famille, et ses amis, nous découvrons de nouveaux éléments qui nous permettent de comprendre la vie d’un synesthète et d’accepter cette particularité.

 

Ces deux livres illustrent la quête pour l’intégration réussie de l’enfant dans son école, sa famille, la société dans son ensemble, caractéristique de la culture américaine qui m’avait initialement surprise.

Les thèmes abordés dans la littérature américaine pour enfants sont infinis et très souvent traitent de la différence, de la nécessité d’embrasser la différence et de la comprendre.

Malgré ce désir sincère d’intégration réussie qui donnerait à chaque enfant une chance égale d’épanouissement, un débat fait rage actuellement parmi les auteurs, les éditeurs, les bibliothécaires, et les libraires autour de l’insuffisance de personnages fictifs de couleur ou appartenant à des minorités ethniques et culturelles dans la littérature américaine pour enfants et ados.

Lorsque je suis arrivée aux U.S. la production littéraire américaine pour enfants me semblait plus diversifiée que la production française. Après tant d’années il m’est difficile de juger.

 

Alors je demande à Lectrice en Campagne qui lit plus vite que son ombre et qui a eu la gentillesse de me présenter sur son blog, à Souris Maman qui partage ses coups de cœur pour tel ou tel album pour enfant, à Mary, avide lectrice et libraire passionnée, et à tous ceux et celles qui vivent en France ou passent plus de temps en France que moi :

Les éditeurs français publient-ils autant que les américains sur le thème de la diversité ou préfèrent-ils traduire les ouvrages étrangers écrits sur ces thèmes ?

La population contemporaine française est-elle représentée de façon égale dans les albums pour enfants et les romans pour ados?

Je suis impatiente de vous lire.

 

 

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Comments

  1. Je ne suis pas une spécialiste de la littérature jeunesse, mais je dois pouvoir t’apporter quelques éléments de réponse.
    Il y a depuis quelques années en France une énorme rescrudescence des livres jeunesse, on peut même parler de surproduction. Je ne sais pas comment on les classe aux US, mais on divise le secteur en tranches d’âge:
    – 0 à 3 ans
    – 3-6 ans
    – 3-9 ans
    – 9-12 ans
    – 12 et plus, soit adolescents.
    Tous les thèmes ont abordés dans chaque catégories, à quelques exceptions près. On y trouve les choses de la vie quotidienne et les grands thèmes de la littérature jeunesse, plus les “simples histoires”. La différence est vraiment beaucoup abordée, mais j’ai l’impression que souvent, la différence tenait plus au physique, à la condition sociale ou autre, qu’à une réelle différence dans la perception du monde. A l’heure actuelle, on a plus de choses qui pourraient ressembler aux titres dont tu nous parles et c’est une bonne chose. La littérature jeunesse se diversifie, et on commence à voir un livre jeunesse comme autre chose qu’une simple histoire. C’est un livre à part, où les illustrations sont vraiment travaillées, et certains, même, deviennent des objets de collection.
    Il y a aussi un point à relever: vu le contexte politique actuel, la littérature jeunesse se sent quelque peu menacée en France. Il y a eu récemment plusieurs attaques, des livres jugés “indignes” et dans certaines villes, de volontés politiques de vider les bibliothèques de tout ouvrages “subversif”, notamment concernant les égalités filles-garçons et l’homosexualité. Ca a été très choquant et éprouvant pour le monde du livre, et en réaction, les publications ont suivi l’actualité (la mariage gay par exemple) pour expliquer aux enfants ce qu’il se passait, pourquoi, par qui. Ca s’est un peu calmé maintenant, mais le débat a été très vif, et la différence était véritablement au coeur de ce débat.
    Je ne connais pas le taux de traductions des livres pour enfants jusqu’à 12 ans, mais j’ai l’impression qu’on traduit de plus en plus. En revanche, on traduit beaucoup pour les ados.
    En ce qui concerne les livres pour ados, nous sommes vraiments très riches, dans les thèmes, mais aussi dans les structures des récits et la façon de les aborder. Le roman pour ado a beaucoup changé ces dernières années, il ne s’agit plus que fantasy légère et histoires d’amourettes. On a vraiment de tout, des romans sur l’Histoire, sur l’actualité, des romans policiers, des qui parlents de problèmes de société, des choses où les lecteurs peuvent se reconnaître. Une grande majorité parlent à un moment ou à un autre de la différence. Les ados sont très en demande, et la littérature a maintenant cette place de lien de communication, plutôt que les parents ne discutent pas avec eux et les envoient chez le psy parce que c’est plus facile. Elle a donc un point de vue très actuel sur la société. Cette littérature a vraiment un rôle très important aujourd’hui, d’autant plus qu’un enfant ou un ado qui lit sera un adulte qui lira, forcément, et elle est travaillée en ce sens, à savoir faire aimer la lecture.

    J’espère que j’ai pu répondre à certaines de tes interrogation, mais c’est un sujet très complexe et qui est plus est, passionnant.

    • Merci infiniment, Mary, pour ce long commentaire. Tu as rempli plus que je ne demandais. Les tranches d’âge sont similaires aux U.S. On peut aussi parler de surproduction ici, malgré la grande difficulté à se faire publier. L’accès aux éditeurs et agents est de plus en plus étroit.
      La qualité de l’illustration en France est extraordinaire et j’ai lu récemment quelques livres un peu BD dans leur style mais superbement écrits que nous n’avons pas beaucoup aux U.S. Ici on les appelle Graphic Novels mais je les trouve moins bons que ceux publiés en France. La culture BD est moins importante ici.
      Je devinais des changements profonds en France car j’avais lu quelques articles évoquant les récents débats sur le mariage gay et la sexualité des ados. Je suis heureuse de voir que la scène littéraire soit si riche en France. Je vais devoir y faire un tour bien vite!
      Merci encore beaucoup pour ta contribution.

  2. Eh bien Evelyne, je pourrais faire un copier-coller de la réponse de Mary ! Pour ma part, m’étant penchée pas mal sur la lecture aux petits ( classes de maternelle et CE1 surtout ) pour nos rencontres à la bibliothèque, je trouve le découpage actuel en tranches d’âge assez bête, parce que ces tranches ont peu de sens et ferment au lieu d’ouvrir ( ainsi, un enfant de 9 ans ne veut plus prendre d’album – sauf si la bibliothécaire arrive à le convaincre ! – parce que les albums sont “pour les petits” ! ) Mais là n’est pas ta question; sur la différence, oui, elle est traitée, beaucoup, sous tous les angles. Après, il est plus difficile de faire passer certains livres. J’avais acheté un album qui s’appelle “Une si belle mosquée” qui raconte l’histoire de la superbe mosquée de Cordoue, quand l’Espagne brassait juifs, chrétiens et musulmans, un joli livre, beau texte et belles illustrations, et il sortait très peu. Alors il faut saisir des occasions, accueil de classes sur certains sujets pour parler de ça…Je pense à ça: http://lebuveurdencre.fr/product.php?id_product=17- et aussi à l’incontournable “Petit bleu et petit jaune”,Pour les petits, il y a plein de choses formidable, et comme leurs esprits sont encore très ouverts, il faut y aller !
    Si ça t’intéresse, je peux te faire une petite liste

    • Malheureusement, souvent, ce sont les parents qui choisissent en partie les lectures de leurs enfants encore aujourd’hui, et qui ne font pas entièrement confiance aux libraires ou aux bibliothécaires, alors que dans l’absolu, l’idéal serait de les laisser lire tout ce qu’ils veulent à partir du moment où il n’y a pas de contre-indication particulière..

      • absolument ! Même avec l’école, c en’est pas toujours facile…Parfois, un enfant ne comprend pas tout, mais il se fait son histoire, il construit un sens aux mots, et de toutes façons, un jour, ils connaîtront le vrai sens, alors laissons leur la part de rêve. Tu sais, il y a ce texte de Colette sur le presbytère, magnifique ! Et puis on a les parents qui réclament Martine ou Sylvain et Sylvette; en bibliothèque, c en’est juste pas possible, ce n’est pas notre rôle de nourrir la nostalgie des parents ! Après, et vite, on a des gosses formatés…Pour les BD, très classiques ! J’avais acheté “Hilda”, superbe, et ce n’est pas sorti, ils veulent Titeuf et c’est tout. Alors c’était ça que je faisais quand je m’occupais de ça : résister et faire découvrir, car même si c’est dur, c’est notre rôle !

      • Je ne peux qu’être d’accord !

    • Je glisse mon commentaire ici car votre conversation est passionnante.
      Comme vous êtes libraire et bibliothécaire et que je ne le suis pas, votre réflexion sur les parents est intéressante. En tant que parent, quand mes enfants étaient petits, je les laissaient choisir leurs livres en bibliothèque et rapidement ils ont préféré tel ou tel auteur et se sont mis à demander des conseils aux bibliothécaires. Idem en librairie. Comme j’aime les livres, je ne suis sans doute pas typique de toutes les mamans car je savais assez souvent ce que je cherchais, en librairie particulièrement. Mais il m’est aussi arrivé de découvrir un nouvel auteur en fouinant et en discutant avec un ou une libraire. Récemment je suis rentrée chez moi avec un livre d’un auteur que j’aime mais dont j’avais manqué ce titre. C’est ma libraire qui me l’a conseillé après une discussion sur nos livres et auteurs favoris.
      Bibliothèques et librairies sont pour moi les deux endroits où nos enfants peuvent errer à la recherche de ce qu’ils ne cherchent pas nécessairement. Merci à toutes deux pour vos réponses et aussi pour votre enthousiasme à faire découvrir un livre ou un auteur à un enfant ou un ado.

      • Je n’ai pas répondu sur les traductions; pour les albums jeunesse, on a en France des auteurs ET illustrateurs extraordinaires, toutefois les éditeurs ne laissent pas échapper les talents d’ailleurs; pas mal de japonais ( Iwamura et sa famille Souris ou Nishimaki ) et bien sûr Sendak a été et reste un succès total ici, Antony Browne aussi, ou Tony Ross. Sur la différence : Jeanne Willis avec “Alice sourit”, sur le handicap et un que j’adore”Moi grand, toi petit”, de Grégoire Solotareff, qui parle de bien autre chose que de la taille. Si tu veux chercher plus avant, tu peux aller voir dans mes liens ( marge gauche, les sites de littérature jeunesse, sur Ricochet, on peut trouver des bibliographies par thème traité, et le site de l’Ecole des Loisirs ( pas ici, je vais le mettre…
        Voilà, Evelyne! Bien sûr, oui, tu n’es pas une maman comme toutes les autres, mais il faut dire quand même que les jeunes mamans se laissent souvent aider. Les séries adaptées à la télé sont très demandées ( Petit Ours Brun ou Tchoupi ) , mais tout ça est peu de choses à côté d’autres livres qui sont de vraies oeuvres d’art et qui sont de vraies sources de découverte et d’éveil !
        Bonne journée, Evelyne !

  3. Coucou, un billet vraiment intéressant Evelyne et un choix de lecture qui m’a permis de découvrir un sujet qui m’était totalement inconnu la synesthésie. Justement, suite à une réflexion de mon petit bonhomme concernant la différence de couleur, j’attendais d’avoir accouché pour me rendre en librairie afin de voir un panaché des ouvrages pour enfant présentant ces sujets. Par contre côté ado, il faut que je demande à mon grand bonhomme. Je reviens très vite pour te répondre selon ce que j’aurai trouvé…. merci encore pour ce billet

    • Merci beaucoup pour ta visite, surtout juste après la naissance de ton petit bébé. Ah ces mamans! L’album que je présente est parfait pour un jeune enfant. Les illustrations sont super jolies et modernes. Je ne pense pas, par contre, qu’il soit traduit en français. Tout comme toi j’ignorais ce phénomène neurologique, la preuve que les livres nous apprenent souvent quelque chose. A plus tard et encore toutes mes félicitations pour ton nouveau petit homme.

  4. claireannette1 says:

    This blog post looks so interesting. I can kind of understand it but I may get my English/French dictionary out and translate. Claire Still working on posting directly to your blog!

    • Nice to read you, Claire. Hey, I used to have my dictionary near me for years! After I read the two books I am presenting here, I was curious to engage my French readers about recent French literature for kids. It wasn’t as rich as the American when I left, although illustrated albums were gorgeous. There is a rich visual art history in France and top schools to train people as well. Now, thanks to a few bloggers, I know that albums and novels for kids and teens are also approaching serious issues linked to differences, diversity, acceptance of the other in France and that albums are still beautifully illustrated.
      Blogging in French is good for me to keep up with my native language and also to remain in touch with my fellow compatriots.
      Hope to see you soon, Claire.

Trackbacks

  1. […] Son billet ici*, une belle histoire: https://evelyneholingue.com/2014/06/10/de-la-diversite-dans-la-litterature-pour-enfants/ […]

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