Séance de Ciné

Mes enfants sont partis au ciné.

Cinéma rime avec USA.

Quand je vivais en France j’adorais les films américains et mes stars préférées étaient américaines.

Vous pourriez penser que mon déménagement m’aurait comblée. A moi les cinés américains en VO!

En fait dans les premiers temps, fauchés, avec un bébé de moins d’un an et des journées de travail interminables, les soirées ciné en amoureux ? Bye bye.

Bien vite il y a eu bébé #2 et le ciné est passé dans les coulisses, tristement remplacé par la télé que nous ne regardions jamais à Paris.

De façon ironique ou symbolique, comme vous voudrez, c’est avec mes deux toutes petites filles que je suis allée au ciné pour la première fois aux US. Elles avaient quatre et cinq ans.

The Lion King venait de sortir et elles adoraient Simba et toute sa bande.

La salle était quatre fois plus grande qu’un Gaumont parisien. Pas d’ouvreuse pour vous accompagner à votre fauteuil et pas de bonbons, chocolats, esquimaux dans un grand panier en osier qui craque et se balance au rythme de la vendeuse ou du vendeur qui se déplace dans les allées avant la séance.

Je sais : cela a disparu en France.

Mais en 1990 je quittais une France frileuse, hésitante devant les changements profonds qui s’amorçaient en cette fin de siècle, mais aussi une France très singulière par rapport aux Etats Unis.

Donc dans ma salle de ciné californienne, tout était diffèrent.

Aux Etats Unis il y a deux principes que les américains respectent :

First come first serve : le premier arrivé est le premier servi. Aux panneaux stop comme au ciné. Pas de priorité à droite. Pas de violation au bon vieux système de faire la queue.

Honor system : pas besoin de personnel pour vérifier que les salles de cinéma sont vides après le film au cas où vous auriez l’intention de vous glisser dans une autre salle pour regarder gratis un second film.

Certains le font, bien sûr. Mais la majorité obéit à un code d’honnêteté qui surprend le français malin par nature.

Dans la queue de mon ciné californien, personne ne trichait et tout le monde attendait son tour dans la joie et la bonne humeur, s’exclamant sur les enfants qui bondissaient et trépignaient.

« They’re so cute ! »

« She’s such a darling ! »

Et sur le film à venir.

« I’m so excited ! »

« I just can’t wait ! »
Dans la salle de mon ciné californien tout le monde parlait à voix haute et riait à gorge déployée. On entendait des bruits de papier froissés, des masticages énergiques, des craquements et des glouglous.

Des odeurs de beurre fondu et chaud déversé sur le popcorn, de chewing-gum à la menthe et à la fraise et de Pepsi sur un épais lit de glaçons nous enveloppaient.

J’avais promis le film à mes filles. J’ai ajouté un « Small popcorn, please. »

Je me souviens encore du petit popcorn et des yeux écarquillés de mes filles à qui je donnais deux biscuits pour leurs quatre-heures et pas le paquet.

Je me souviens aussi de leurs petites mains essayant d’entourer le Small Bucket.

En s’y mettant à trois on en a ramené au papa.

Avec mon sweatshirt que j’ai roulé en boule, j’ai fait un coussin pour ma plus jeune.

Une maman m’a proposé le sien pour rehausser mon bout de chou. Elle a aussi tenu le popcorn pendant que j’installais ma fille. Je l’ai remerciée.

Elle a souri. « Anytime, » m’a t-elle dit.

Pendant la séance les bruits et les odeurs n’ont pas cessé et les allées et venues non plus. Il y avait des jambes étendues sur les fauteuils vides et des chaussures retirées. Confort à l’américaine.

Après la séance tout le monde parlait du film et commentait avec enthousiasme son passage favori. Il y avait même des larmes que personne ne cachait.

« I loved it ! »

« I was soooo scared when… »

« It was so saaaad when… »

Depuis The Lion King je suis allée de très nombreuses fois au ciné dans diverses parties des US. Dans des grandes villes, dans des petites villes et dans des petits villages.

Je confirme : pareil partout.

Le popcorn et les sodas se vendent toujours en XXL. Les américains adorent toujours se mettre à l’aise. Y compris les pieds. Mais ils savent aussi toujours vous mettre à l’aise. Conversation garantie avec vos voisins.

Je suis retournée au ciné à Paris depuis mon départ de France. Les ouvreuses du passé ont disparu, cédant leur place au popcorn.

Mais leur craquement sec sous la dent semble énerver beaucoup de gens et les « chut » ne parviennent pas à masquer une guéguerre virulente entre les pros et les contres popcorn.

La dernière fois ma voisine ne m’a pas regardée quand je lui ai dit « bonsoir. » Et mon voisin m’a marché sur les pieds quand il s’est précipité hors de la salle dès le générique de fin.

A la fin de la séance, tout le monde s’est mis à parler à voix feutrée. C’est dans ces moments là que la langue française me semble être la plus belle au monde.

Mais tout le monde ne parlait qu’avec ceux et celles qui les avaient accompagnés au ciné.

Dans ma salle de ciné parisienne il n’y avait pas de froissements de papier ni de masticages énergiques mais il y avait peu de sourires et pas d’échanges spontanés et bruyants entre les spectateurs.

Mes enfants sont partis au ciné.

Je sais qu’ils n’achèteront pas de « Large popcorn, please. »  Ils n’achètent jamais que la plus petite taille.

Peut-être en souvenir d’une première séance de ciné.

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