Hommage à mon papa

Il aura passé sa vie à faire rire et à dire des blagues, sans jamais se mettre ni en avant ni en valeur et en prétendant qu’il allait toujours bien.

Tout ceux et celles qui l’ont connu savent que s’il y avait plus d’hommes comme lui, la terre tournerait plus rond.

Il aura donné beaucoup plus qu’il ne l’aura jamais réalisé.

Mais à moi mon papa m’a donné bien davantage.

 

Je lui dois ma passion de lire.

A quatre ans je tirais sur sa jambe de pantalon pour lire Ouest France et L’Orne Combattante avec lui. Assise sur ses genoux, je découvrais fascinée que tous ces signes noirs et mystérieux racontaient une histoire.

Je lui dois mon amour de la nature.

Petite fille, il m’avait fait mon mini potager que j’essayais de maintenir aussi bien que le sien. Plus tard aux Etats Unis combien de fois ai-je rêvé qu’il soit avec moi pour m’aider à créer un jardin aussi beau que celui qu’il avait réalisé autour de sa maison.

Je lui dois mon envie pour plus d’égalité entre les hommes.

Quand il parlait de ses activités syndicales et que je comprenais, comme le font les enfants à travers des bribes de conversations adultes, qu’il essayait d’améliorer les conditions de travail de ses collègues, je découvrais l’importance de ne pas penser qu’à soi.

Je lui dois le cadeau sans prix d’avoir su construire un couple qui ne s’est jamais disputé devant ses enfants.

Je lui dois mon enfance insouciante.

Une enfance qui a peu en commun avec la sienne, privée par quatre années de guerre. La mienne s’est déroulée dans une France et une famille en paix. Une enfance sans histoire, je l’ai compris quand j’ai eu mes enfants, est une enfance heureuse.

Je lui dois des souvenirs immortels.

Mon papa a su me montrer, à travers les plaisirs simples qu’il préférait à tout autre, que ce qui importe et ce dont on se souvient est très souvent juste sous nos yeux.

Une première belle journée de printemps normand et la table de la cuisine déménageait dehors pour le diner.

A la maison, jeux de société, parties de dominos et de pétanque passaient avant la télé.

Et pour aider ma maman à faire le ménage et amuser ses filles il avait trouvé un truc super pour faire d’une pierre deux coups: asseoir ma sœur et moi sur un vieux pullover qu’il trainait à travers la salle à manger. Moi j’étais sur une luge et je glissais sur la neige.

Tous les deux on marchait plus vite que ma maman et ma sœur. Quand elles étaient à la traine on les attendait, mais quand elles nous avaient finalement rattrapés, on repartait à toute allure en riant comme des fous alors qu’elles protestaient.

Je lui dois une semaine de ballades et de pique-niques à Granville après avoir passé mon bac.

Je lui dois mon premier verre de Bordeaux, une bouteille qu’il avait conservée pour fêter mes vingt ans.

Je lui dois aussi ses silences. J’y entendais ses mots d’amour qu’il ne disait pas par peur de mal les dire. Mais je n’ai jamais douté une seconde de son amour pour moi. Et j’espère qu’il n’a pas douté du mien non plus.

Je ne pourrais avoir reçu davantage.

J’aurais bien aimé avoir les yeux bleus de mon papa, mais il était partageur alors il les a donnés à ma sœur. Tant pis pour moi.

 

Je suis triste parce que je pensais que mon papa battrait la mort comme une partie de pétanque.

J’avais juste oublié qu’il était bon perdant.

N’empêche, la mort a quand même perdu.

Mon papa continue à m’accompagner.

Parce qu’il m’est impossible d’oublier ces jours ensoleillés de mon enfance quand il était  capable de me faire croire en l’éternité.

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  1. […] Il y a trois ans, j’ai écrit ce billet qui n’est pas la traduction littérale de celui d’aujourd’hui. Pour ceux et celles qui […]

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