Conversations Avec mon Fils

Le soir quand je rentre avec mon fils de seize ans à la maison – lui au volant et moi à la place du mort – nous parlons peu. Trafic et vitesse à surveiller pour moi, devoirs et histoires de lycée pour lui, nous laissons à la radio ou à un CD le soin de nous tenir compagnie.

Mais de temps en temps, nous avons des conversations intéressantes.

Mon fils est né aux U.S. et même s’il comprend, parle et lit le français suffisamment pour bluffer ses copines de classe, sa culture est presque à 100% américaine. Pimentée de lectures de Tintin et Astérix quand il était petit, de films avec Jean Reno et Vincent Cassel – ses acteurs français préférés – et des chansons de Julien Clerc – il n’aime pas – et de Cali – il adore – sa vision du monde est ouverte mais différente de la mienne.

Ayant passé trente ans en France, je connais assez mon histoire de France et les français pour comprendre et partager leurs coups de cœur et coups de gueule. Mais comme je vis aux U.S. je sais aussi pourquoi les américains défendent ou détestent telle ou telle cause.

« Tu sais, » me dit mon fils. « Une majorité d’américains supportent le mariage gay. C’est super, non ? »

« Oui, » je lui réponds, « c’est super.  En France par contre, les avis sont plus mitigés. »

« Vraiment ? » s’exclame mon fils, qui tout petit avait été choqué par les couvertures de magazines porno vendus sur les trottoirs parisiens à coté du Monde et de France Soir.

« Les français ont le PACS. » J’explique le PACS.

« Super ! » applaudit mon fils – en gardant les mains sur le volant.

« Par contre, » je continue, « les français sont contre la procréation artificielle et les mères porteuses. »

« Mères porteuses c’est pour ‘surrogates’ ? » il me demande.

« C’est çà. »

« Complètement stupide, » conclut mon fils en reportant son attention sur le pickup qui se ballade à cheval sur la double ligne jaune devant lui.

En deux mots, il a mis le doigt sur ce qui sépare fondamentalement les français des américains. La famille pour un américain peut se choisir. On est très créatif en matière de fabrication d’enfants aux U.S.A.  On peut aussi se faire adopter si sa famille d’origine laisse à désirer.

Choisir est un mot si américain.

« Et maintenant on a the morning pill, » ajoute mon fils.

Est-ce qu’il passe tout son temps à lire les news ?

« La pilule du lendemain était déjà en vente en France quand j’y vivais, » je précise.

« On est plutôt en retard ici, » dit-it. « C’est comme pour les stem cells. »

« La recherche sur les cellules embryonnaires, » je traduis.

Et oui, ici le droit à l’avortement est régulièrement à l’agenda politique, la contraception un grand sujet de mésentente, et la recherche scientifique sur cellules embryonnaires fait monter les conservateurs au plafond. Mais par contre, pas de problème pour faire des enfants dans des éprouvettes et les implanter dans l’utérus d’une femme qui donnera cet enfant à la naissance. Toute vie a une valeur pour un américain.

« Et tu as entendu, » mon fils reprend, interrompant ma réflexion. « Obama était dans le Connecticut aujourd’hui pour essayer de pousser sa loi sur les armes à feu. No offense, mais on ferait mieux de renforcer les lois déjà existantes. »

Moi qui a peur des armes quelque soit leur taille, j’avale de travers. Non, mon fils n’est pas violent. Il déteste les guerres et les disputes en tout genre. Il est simplement américain.

« Hey, » je lui demande. « Tu as suivi les péripéties de Cahuzac en France ? »

Il rit. « C’est pour cela qu’on a le ‘vetting’ ici. »

Point taken, comme on dit en anglais.

Si les personnalités politiques américaines se font épingler c’est plutôt pour une histoire d’adultère, de prostitution ou de relation gay cachée, très très rarement pour des comptes bancaires planqués à l’étranger. Avant de rentrer dans le sérail ils et elles passent tous un examen financier, criminel et moral. Désagréable sans doute mais préférable au déballage à la française.

Et puis, jurer devant l’assemblée que, non, non, on n’a pas et jamais eu de compte bancaire aux Cayman, en Suisse ou à Chypre, alors que c’est faux, çà vous envoie direct en prison aux U.S. De quoi faire réfléchir.

Je vous dis, rien de tel qu’une conversation avec un ado américain de seize ans pour comprendre pourquoi nos deux beaux pays semblent parfois sur deux planètes différentes.

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