Comme un Livre Tant Aimé

Une visite en France et mon quotidien devient flou et compliqué, mais aussi familier et réconfortant.
Je suis arrivée depuis deux jours dans mon pays natal et si je me dis, “Seulement deux jours!” j’ai aussi l’impression d’être ici depuis toujours.
Quitte-t-on vraiment jamais la terre de son enfance?
Un autre pays peut-il jamais devenir cette terre empreinte de souvenirs qui envahissent la mémoire ?
Les sirènes de police cisaillent Paris et il me semble ne jamais avoir entendu d’autres sirènes.  
Le croissant de mon petit déjeuner laisse dans ma bouche un gout si familier qu’il me fait monter les larmes aux yeux. C’est le gout doré et chaud de mon enfance qui galope comme un fou dans ma poitrine.
Les pigeons s’envolent dans un bruissement d’ailes soyeuses.  Et je n’ai jamais entendu de son si  enchanteur.
Les géraniums explosent de couleur dans les jardinières accrochées aux balcons et leur arrogance rouge se rie de mes géraniums californiens.
La silhouette longue et élégante de la tour Eiffel est à portée de ma main depuis la petite terrasse de ma chambre d’hôtel et tout autre construction n’est qu’une pale imitation.
Montmartre se détache sur un ciel qui n’a pas encore décidé s’il restera paisible ou orageux et c’est Paris capricieux qui me séduit. 
Je suis à Paris et mon regard se perd au delà des chambres mansardées abritées par leurs toits gris ardoise. 



Serais-je capable de vivre ici de nouveau?
En 1981, lorsque j’ai quitté la Normandie pour Paris, j’ai pensé que jamais je ne pourrais m’habituer à la capitale et que je quitterais la ville sans jamais l’avoir connue.
Et pourtant, Paris est devenu ma maison.
Plus encore, je suis devenue parisienne.
Aujourd’hui, je sais que Paris restera la ville dont le seul nom fera battre mon cœur rien qu’à le prononcer.
Mais si Paris et sa géographie resteront dans ma mémoire, aussi indélébiles qu’un tatouage sur ma peau, serais-je de nouveau capable de me fondre dans les milliers de gens qui vivent ici?
Serais-je de nouveau capable d’être l’une d’entre eux?
Je n’en suis pas certaine et ce doute laisse sur mon cœur une infinie tristesse.
Comme un livre que l’on a tant aimé et dont on tourne la dernière page, se disant que c’est trop dommage d’être à la fin de l’histoire.
Paris est devenu ce livre que j’ai tant aimé.
J’ai tourné la dernière page il y a plus de vingt ans et je relis à chacun de mes voyages un chapitre particulièrement cher, sachant que ma vie ne sera pas assez longue pour tous les relire.  
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